
Un châssis, deux chefs-d’œuvre
En 1937 et 1939, le châssis Bugatti Type 57 a remporté la victoire au classement général au Mans avec les voitures de course aérodynamiques Type 57G et Type 57C Tank. À partir de cette même base, les designers de Bugatti ont également imaginé la Type 57SC Atlantic, une voiture largement considérée comme la plus belle jamais construite. Une seule plateforme, deux visions radicalement différentes de ce que peut être une voiture : une machine de course et un objet d’art, partageant une même ossature. La Bugatti Destrier, troisième création du Programme Solitaire dévoilée lors de la Monterey Car Week en amont du Concours d’Élégance de Pebble Beach le 16 août 2026, perpétue cette tradition avec la même assurance tranquille. Sous sa carrosserie se cache le groupe motopropulseur complet de la Bolide : un W16 de 8,0 litres à quatre turbocompresseurs, développant 1 600 PS à son apogée. Ce détail est évoqué presque en passant, car sur la Destrier, il est presque hors de propos. Tirant son nom de la race de chevaux de chevalier médiéval la plus noble et la plus puissante, la Destrier pose une question à laquelle seul l’ensemble technique le plus extrême de Bugatti pouvait répondre : et si toutes ces capacités – la monocoque en fibre de carbone, les proportions, la posture – étaient entièrement libérées des contraintes de l’appui aérodynamique, et pouvaient exister purement en tant que sculpture ? La réponse ne mesure qu’un mètre de haut, ce qui est nettement plus bas que n’importe quelle autre Bugatti jamais construite, avec des jantes de 20 pouces à l’avant et de 21 pouces à l’arrière — une avancée significative par rapport aux jantes de 18 pouces de la Bolide —, qui paraissent monumentales face à une carrosserie réduite à ses volumes les plus essentiels.


Un langage formel fondé sur la sobriété
Le design de la Destrier ne s’impose pas d’emblée. Il se construit progressivement. La ligne en C emblématique de Bugatti, traditionnellement une courbe ininterrompue de chromes encadrant chaque flanc, s’interrompt ici juste avant le passage de roue avant, laissant apparaître la carrosserie nue avant de reprendre son tracé pour croiser la calandre en fer à cheval, plus large que celle de la Bolide mais définie par la sobriété plutôt que par l’agressivité. À l’arrière, la carrosserie se termine avec la même grâce discrète que celle de la Chiron Profilée, une aile intégrée élégante qui conclut la silhouette sans effet spectaculaire. Une plaque commémorative gravée à la main au laser au-dessus du pare-brise représente à la fois le Type 57G Tank et le Type 57SC Atlantic, rendant ainsi permanent et visible le lien historique entre la Bolide et la Destrier. C’est dans sa posture que la Destrier révèle toute sa magie. L’architecture extrême de la Bolide permet à l’habitacle de se blottir entre deux ailes avant prononcées, conférant à la voiture une posture tendue et prête à bondir, même à l’arrêt. Derrière les portes, la carrosserie se rétrécit vers l’intérieur pour former une taille spectaculaire avant de s’évaser au-dessus des roues arrière en un flanc puissant, une posture habituellement réservée aux premières esquisses de conception plutôt qu’aux voitures abouties. Revêtue de « Sapphire Celeste », une couleur multicouche sur mesure créée exclusivement pour cette commande, avec des reflets inspirés du diamant tissés dans sa structure et des éléments en aluminium poli offrant un contraste élégant, la voiture porte également un écho historique discret : la célèbre Type 57SC Atlantic, connue sous le nom de « Pope Atlantic », était à l’origine bleue avant d’être repeinte par son propriétaire actuel. Dans le compartiment moteur, les éléments chromés présentent une finition martelée, clin d’œil subtil à l’armure martelée à la main du chevalier médiéval dont la voiture tire son nom.




Un atelier de couture, conçu autour d’un seul occupant
À l’intérieur, la Destrier s’éloigne considérablement davantage du cockpit épuré de course automobile de la Bolide que ne le laisse supposer l’extérieur. Trois matériaux définissent l’habitacle : le cuir et le nubuck, tous deux dans la teinte « Ambre Voyageur », un brun chaleureux et intemporel, ainsi qu’un textile tricoté en 3D de pointe qui s’inspire des techniques de la haute couture et des vêtements de sport de haut niveau pour créer des surfaces tridimensionnelles sans coutures, aussi techniques que tactiles. Des fils de cuivre traversent le tissu tricoté comme des reflets étincelants, tissés en un motif circulaire en forme de halo qui s’étend de manière continue tout autour de l’habitacle. Des surpiqûres contrastées soulignent la géométrie de chaque élément, reprise dans la broderie des appuie-tête et les lignes fluides de la console centrale. La finition martelée des éléments chromés, apparue pour la première fois dans le compartiment moteur, se retrouve à l’intérieur sur quatre points de contact : la poignée de porte, les bouches d’aération, le moyeu du volant et le seuil de porte, un fil conducteur reliant le récit extérieur à l’expérience intérieure avec le genre de cohérence qui distingue une création mûrement réfléchie d’une simple décoration. Un petit drapeau français trône au cœur de l’habitacle, clin d’œil aux origines de la marque qui ne nécessite aucune explication pour quiconque sait où se trouve Molsheim. Comme le décrit Sabine Consolini, responsable des couleurs et des garnitures, chaque matériau a été choisi comme un tailleur sélectionne son tissu : rien ne crie, chaque surface est mesurée, agréable au toucher et conçue pour une seule personne.



Le poids de l’histoire, la légèreté de la forme pure
Ce que le Destrier représente en définitive au sein du Programme Solitaire, aux côtés de ses prédécesseurs le Brouillard et le F.K.P. Hommage, c’est une ambition d’un autre ordre que celle de ces derniers. Alors que ces commandes s’inspiraient d’histoires émouvantes et s’imprégnaient de récits personnels ou historiques, le Destrier est une création instinctive où le design prime : un chef-d’œuvre sculptural qui ne part pas d’une histoire, mais d’une sensation, et autour de laquelle tout le reste se construit. Le W16 de 1 600 PS est bien présent, opérationnel et extraordinaire, mais il sert ici de fondement plutôt que de protagoniste, à l’instar du châssis de la Type 57 qui sous-tendait l’Atlantic sans pour autant être la raison pour laquelle on tombait amoureux de cette voiture. Frank Heyl, directeur du design chez Bugatti, est convaincu que la Destrier ornera les pelouses des concours d’élégance dans cinquante ans, et la conviction qui sous-tend cette affirmation transparaît dans chaque choix incarné par la voiture. Un grand design n’est pas conçu pour le moment de son dévoilement. Il est conçu pour les décennies qui suivront, lorsque le contexte qui a entouré sa création se sera estompé et que seul l’objet lui-même subsistera. À cet égard, la Destrier a déjà gagné sa place dans l’histoire de Bugatti, non pas en dépit de sa sobriété, mais précisément grâce à elle.




